Mécontentes, les victimes décrient la clémence de la Cour pénale internationale vis-à-vis de leurs bourreaux
Les rumeurs d’acquittement ont circulé des jours durant dans la capitale et jetant certains défenseurs de droit de l’homme dans l’incompréhension ; et à l’arrivée, Alfred Yekatom et Patrice-Edouard Ngaïssona, les « stars du crimes de masse » prennent respectivement 15 et 12 ans de prison. Ainsi s’achève pour l’instant la dernière phase (si pas appel) de cette affaire ouvrant le bal de nombreux chefs de guerre centrafricains dans le viseur de la Cour pénale internationale (CPI).
Ce 24 juillet, date tant attendue est jour de verdict de l’affaire de ces deux chefs rebelles ayant commis de graves crimes en 2014 au sein de la communauté musulmane de Centrafrique. La salle d’audience de la Cour pénale spéciale, réquisitionnée pour la cause, est le lieu de retransmission en direct du prononcé de leur jugement depuis le siège de la CPI ; des éléments de force de l’ordre montant la garde, rassurent le public, composé des représentants de la grande famille des victimes, des ambassadeurs de la Justice de la CPI, des organisations de la société civile et autres invités triés sur le volet. La projection de la vidéo institutionnelle à l’entame de l’évènement, renseigne sur le comment fonctionne les choses à la Cour, le maire de Bossangoa (ville qui a enregistré de nombreuses victimes de ces chefs de guerre) et ambassadeur de la Justice apporte d’autres explications à un invité assis à ses côtés.
Un verdict peu apprécié à Bangui
Vient alors la lecture fleuve du prononcé du jugement en langue locale (sango), de temps en temps la caméra se balade dans la salle d’audience de la CPI archi pleine et s’arrête par moment sur les deux anciens chefs rebelles assis au fond de la salle. Tous les deux affichent une très bonne mine, impeccablement vêtus, on dirait des diplomates centrafricains en mission à La Haye : Yekatom, costume gris kaki, chemise blanche et cravate noire, ses lunettes claires ajoutent du charme à son visage bien soigné. Quant à Ngaïssona, il se montre tranquillement à l’aise dans son ensemble bleu marine et col « mao », sa grosse montre scintillant, on dirait en plaqué or suscite des commentaires dans la salle. Et le juge de servir à ces deux « stars » de la journée la correction bien méritée pour leurs crimes graves respectifs, entre autres charges : 15 et 12 ans d’emprisonnement pour l’ancien président de la Fédération centrafricaine de Football et l’ancien caporal-chef de l’armée centrafricaine. Un verdict loin de satisfaire le public, largement déçu : « Tout ce temps gaspillé et argent dépensé pour finalement ’’remercier’’ ces tueurs de musulmans en série ; alors que la Cour pénale spéciale, dans ses verdicts donne facilement 20, 30 ans aux petits rebelles qui n’ont même pas fait le quart de massacres que ces gens ont commis ? » s’offusque Awa Aminou (nom d’emprunt), veuve et victime indirecte de Yekatom. La sortie de Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch, qui voit dans cette décision « une étape très importante pour la Centrafrique, pour la CPI et pour la justice » ne semble pas calmer beaucoup à Bangui, pareil pour celle du Procureur adjoint.
Le jugement rendu aujourd’hui est une reconnaissance indispensable de l’ampleur du préjudice et des souffrances endurées par les victimes et les communautés touchées en République centrafricaine et témoigne du courage et de la résilience des hommes et des femmes qui ont contribué à la manifestation de la vérité grâce à leurs témoignages et à leur coopération avec la CPI » Mame Mandiaye Niang, Procureur adjoint
Premiers centrafricains condamnés par la CPI, données-clés de l’affaire
Alfred YEKATOM (20 chefs d’accusation et 15 ans de prison) : il commandait un groupe de plus de 3.000 hommes dans les quartiers de Bangui sur l’axe PK9-Mbaïki ; ses hommes ont tué, torturé et incendié. Mandat d’arrêt, 11 novembre 2018 et remis à la justice le 17 novembre 2018 ; comparu le 23 novembre 2018 pour la 1ere fois.
Patrice-Edouard NGAÏSSONA (28 chefs d’accusation et 12 ans de prison) : il était le « coordinateur général national » des anti-Balaka, un groupe rebelle violent qui a fait tant de mal à la communauté musulmane. Acteur politique influent, d’abord au sein du parti KNK de François Bozizé (lui aussi recherché par la justice), ensuite le PCUD, sa propre formation politique, il a levé des fonds, donné des ordres à Bangui, Bossangoa, ou encore Yamwara. Les juges sont convaincus qu’il a encouragé et rendu facile de pires exactions (meurtres, tortures, détentions arbitraires et persécutions). Mandat d’arrêt, le 07 décembre 2018 et transféré à la CPI le 23 janvier 2019
• 115 témoins appelés (donc 56 pour la défense) • 1.965 victimes ont participé à la procédure ; les audiences s’échelonnant sur plus de trois années • Les peines prononcées jeudi,24 juillet 2025, tiennent compte du temps déjà passé en détention.
Récit : Gilbert G. Mbakop
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