Affaire Procureur CPI contre Ngaïssona et Yekatom : Absents dans le box des accusés, l’ombre de Bozizé et Djotodia plane et leurs noms sont très présents sur les lèvres

La Cour Pénale Internationale réunit dans un climat bon enfant victimes et supporters des deux chefs rebelles anti-balaka dans une même salle pour suivre les Déclarations de Clôture

L’affaire Edmond Beina, un chef de guerre centrafricain arrêté et incarcéré par la Cour Pénale Spéciale (CPS) mais réclamé par la Cour Pénale Internationale (CPI) n’entame en rien la bonne collaboration entre les deux juridictions partenaires. En espace de quatre jours (du 09 au 12 décembre), la salle d’audience de la Cour pénale spéciale (CPS) a troqué ses couleurs habituelles pour le « bleu » de la Cour pénale internationale (CPI) ; le temps des Déclarations de Clôture (retransmise en ligne) dans l’affaire mettant en lumière le Procureur de la CPI et deux célèbres Centrafricains, présentés comme de « figures de proue du crime » : Alfred Yekatom (costume gris carrelé cravate bien noué) et Patrice-Edouard Ngaïssona (costume col ecclésiastique). Encourant d’une peine de 30 ans ou alors la perpétuité, ces deux anciens chefs anti-balaka (groupe rebelle) sont incarcérés depuis quelques années déjà dans une des prisons de la Cour, accusées de faits graves, consécutifs aux « crimes contre l’humanité et « crimes de guerre », commis en 2014 ; la Centrafrique était alors plongée dans un grave conflit après la chute de Bozizé, provoquée par les séléka (groupe rebelle antagoniste), dirigés par Michel Djotodia. La CPI intervient dans cette affaire parce que le République centrafricaine l’a voulu.

Pendant quatre jours, une centaine d’invités privilégiés (toute couche sociale confondue) se sont retrouvés quotidiennement dans la salle d’audience de la CPS pour suivre en direct la retransmission des Déclarations de Clôture dans cette affaire annoncée longtemps d’avance en grande pompe à travers de différents canaux de communication. La projection de vidéos institutionnelles avant les débats aide l’assistance à se donner une idée sur le fonctionnement de la CPI ; les brèves apparitions de Yekatom et Ngaïssona à l’écran arrachent quelques commentaires sur ces deux « stars » et pour la circonstance bien habillées, bien coiffées et affichant une très bonne mine, Yekatom a même le sourire facile. Ousman Ali (ambassadeur de la Justice à la CPI) a l’honneur de prendre la parole en premier pour dire ce qu’il pense de cette juridiction qui inspire crainte : « J’ai été invité à La Haye pour une visite qui m’a permise de comprendre le fonctionnement et la nature du travail de la Cour » Ces mots sonnent comme la bienvenue et un bon confort à l’assistance. La mauvaise qualité de connexion à Internet et des phases de huis clos interrompant la retransmission, déconcertent le public.

Le long et poignant réquisitoire du Bureau du Procureur

S’appuyant sur de nombreux témoignages et des milliers de déclarations des victimes représentés à la Cour, le Bureau du procureur peut s’enorgueillir d’avoir suffisamment de preuves pour affirmer que les actions de ces deux chefs anti-balaka tombent sur le coup de crimes de guerre et crime contre l’humanité, perpétrés contre des civils musulmans entre (décembre) 2013 et 2014. « Patrice-Edouard Ngaïssona a participé à un plan criminel qui a visé au renversement de Djotodia, il a aussi coordonné des attaques contre les civils musulmans au quartier PK 5, à l’école Yanwara (Bimbo 3) ainsi qu’aux attaques répétées à Bossangoa dans l’Ouham. Principal financier du plan sur ordre de François Bozizé en compagnie de ses fils, Ngaïssona a effectué des transferts d’argent aux militaires en réfugiés au Cameroun pour assurer leur transport jusqu’à Bangui tout en attaquant Beloko et Bouar.

« Alfred Yekatom (Rambo), quant à lui, a exécuté le plan de massacre des civils initiés par Ngaïssona selon les témoins interrogés à cette époque. Rambo disposait des éléments installés non loin de l’aéroport international. Un reportage de France 24 le montre en train de diriger ses éléments, lancés contre des musulmans à Bimbo (la vidéo a été largement partagée et a circulé entre des milliers et des milliers de mains, c’est nous qui soulignons), la même vidéo montre ce Yekatom, portant une barbe touffue en treillis avec ses hommes se préparant à mener l’attaque meurtrière contre le village Voudambala »

Dans sa réplique, la Défense monte au créneau et se fait entendre depuis Bangui

Tous les invités prenant place dans la galerie réservée au public ne sont pas que des victimes, certains sont venus pour supporter leur frère ou parent aujourd’hui dans le box des accusés ; on note que leur mine change en fonction des déclarations : tantôt d’accord, tantôt en désaccord avec telle ou telle déclaration. Dans cette atmosphère particulière c’est Samson Ngaïbona (photo ci-contre) qui se fait remarquer le plus : homme politique et Secrétaire général du Parti Centrafricain pour l’Unité et le Développement (PCUD), formation politique créée et présidé jusqu’à ce jour par Patrice-Edouard Ngaïssona, il ne cache pas son désaccord et dirige ses flèches à l’endroit du Bureau du Procureur: « avez-vous remarqué qu’ils (Bureau du Procureur) ne disposent d’aucun document prouvant la responsabilité de Ngaïssona dans cette affaire ? Tous parlent d’attaques coordonnées, ok ; mais où sont les documents qui l’attestent ; ils évoquent un transfert d’argent ; là aussi pas de bordereaux de transaction, encore moins de banque par laquelle cette transaction a eu lieu ; le président de mon parti politique (PCUD) n’est en rien impliqué d’une manière ou une autres dans cette affaire. Au départ, on nous avait promis des preuves tangibles contre l’accusation, qu’on les sorte donc, c’est une histoire de faits vérifiables et non d’accusations infondées. Pour des considérations politiques, les vrais coupables sont, soit reçus au palais présidentiel, soit, bénéficient de protection dans des pays étrangers. C’est choquant de voir Michel Djotodia qui a amené les séléka dans ce pays assis régulièrement et confortablement à la tribune officielle en tant qu’invité d’honneur lors des grands évènements, c’est une insulte à la mémoire des victimes ; et ce n’est pas Ngaïssona de payer les crimes que les autres ont commis. »

Parole de victimes

Nous sommes convaincus que ces chefs de guerre cruels sont nos bourreaux, mais nous avons la crainte qu’à cette allure où vont les choses avec les preuves palpables toujours introuvables (ou qui ne sortent pas), on se dirige tout droit vers la libération pure et simple »

Francise Evodie Ndemadé, Ambassadrice de la Justice de la CPI et présidente d’une organisation de victimes

De nombreuses victimes musulmanes que je représente dans cette salle attendent que justice soit rendue, pour que la Centrafrique, pays que nous aimons tous, se porte mieux et que ces massacres ne se répètent plus jamais »

Ousman Ali (COMUC)

Compte rendu : Gilbert Gilles Mbakop

 

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