La France n’a plus de main mise sur la RCA

Sommet Afrique / États-Unis c’est maintenant ou jamais que la Centrafrique doit tirer son épingle du jeu

UNE semaine après avoir accueilli Emmanuel Macron pour probablement le prévenir que l’Amérique va désormais intervenir directement en Afrique (sans passer par l’Europe) et occuper la place honorable digne de son rang de première puissance, Joe Biden a aussitôt organisé un grand sommet de trois jours (du 13 au 15 décembre) et qui a vu la participation de tous (ou presque) les dirigeants africains dont Faustin Archange Touadéra, le président  de la république centrafricaine. C’est le 2ème du genre, huit ans après celui tenu en 2014 sous la présidence de Barack Obama. Dans le nouveau contexte de géostratégique extrêmement important où l’ordre mondial est violemment bousculé, les enjeux sont incommensurables: Il est question d’installer l’Afrique au centre de la diplomatie planétaire, dit-on. L’Afrique étant un terme générique pour jouer gros ; car pris individuellement, chaque pays africain s’accroche tant bien que mal à son nationalisme ombrageux et détient ses propres ressources naturelles à même de provoquer les convoitises des grandes puissances : diamant et or en Centrafrique, pétrole au Nigeria, etc.

Judd Devermont est cet Américain qui s’occupe des affaires africaines au Conseil de sécurité nationale de son pays ; on l’appelle aussi le « Monsieur Afrique. » Pour lui  « Cette décennie sera décisive ; et les années à venir vont déterminer la manière dont sera réorganisé le monde. » Tous les observateurs de la scène politique mondiale sont du même d’avis.

L’Afrique a une belle carte à jouer car affirme-t-il avec certitude que les autorités américaines « croient fermement que l’Afrique aura une voix déterminante. » Cette voix dite « déterminante dans les conversations internationales à propos de la démocratie et la gouvernance, le changement climatique, la santé et la sécurité » selon Judd Devermont n’est juste que pour la forme : c’est sur le terrain du business que l’Afrique peut faire parler sa grandeur et son utilité dans les affaires du monde. La République centrafricaine a une belle carte à jouer : son immense territoire et ses terres arables, son sous-sol infiniment riche que certains ont pillé depuis la nuit des temps sans rien donner en retour, sa situation géographique centrale dans la sous-région pour le moins stratégique et enviable.

Au sortir de ce sommet dont il a pris part aux côtés de ses paires africains, le chef de l’Etat, Faustin Archange Touadéra n’est pas le dernier à savoir que son pays a (toujours) fait l’objet de nombreuses convoitises ; et il est temps d’ouvrir grandement les yeux pour voir qui a la meilleure offre en termes de partenariat gagnant-gagnant pour l’exploitation des ressources naturelles afin de sortir le pays du sous-développement et la pauvreté ambiante

La concurrence avec les autres puissances, pas pour contrôler le marché centrafricain il est petit (pour ne pas dire insignifiant) mais pour exploiter l’immense richesse naturelle qu’offre le pays de Boganda commence véritablement aujourd’hui. La nouvelle donne géopolitique est venue tout bousculer et met la Centrafrique au centre de certains grands enjeux : un « privilège » d’autant plus qu’il y a encore quelques années un seul pays avait le monopole et décidait même sur le comment et avec qui on doit commercer. Pendant que la France perd les pédales en Centrafrique, les Russes et les Chinois ont eu le temps de bien s’installer (ou consolider leur présence) en ratissant large. Ne sachant pas comment protéger sa place de privilégiée, cette France tâtonne encore et les Américains annoncent les couleurs après quatre années de retard (la faute à Trump) et s’apprête à aller au combat économique (pour ne parler que de cet aspect) avec ses adversaires sur le continent.

Chaque pays africain ayant ses particularités et ses richesses propres à lui, la République centrafricaine n’est pas (encore) considérée comme pays producteur de pétrole; mais elle a d’autres produits recherchés à proposer sur le marché. Le sommet Afrique à Washington n’est pas seulement pour contrer la Chine et la Russie comme annoncé; mais on est en droit de se demander si les choses vont fondamentalement changer. Pour Mvemba Phezo Dizolele, qui dirige le programme Afrique au Center for Strategic and International Studies à Washington, le sommet « présente de réelles opportunités mais aussi certains risques; c’est l’occasion de montrer à l’Afrique que les États-Unis sont vraiment à l’écoute. »

Les États-Unis promettent de «consacrer 55 milliards de dollars (3025 milliards de francs CFA environ) à l’Afrique sur trois ans » Jake Sullivan, Conseiller à la sécurité nationale du président américain indique que ces fonds seraient en particulier consacrés à la santé et à la réponse au changement climatique, mais sans donner de détails sur leur provenance ou leur répartition. Il y aura «une réelle mobilisation de ressources sur des objectifs concrets», déclare-t-il, indiquant que les détails seraient dévoilés ces prochains jours.  A Bangui on a hâte de savoir la taille de la côte part  de la Centrafrique. «Si vous comparez ce que les États-Unis promettent pendant les trois prochaines années avec ce que d’autres pays promettent, je pense que la comparaison nous est très favorable» clame-t-il avec assurance comme un défi lancé à l’endroit de ses adversaires désignés que sont la Chine, la Russie et même la France…sur le terrain Centrafrique.

Et  que penser de ces financements, et plus généralement de cet engagement américain ? « Pas liés à l’attitude des pays africains face à la guerre en Ukraine, à l’heure où nombre d’entre eux refusent de condamner ouvertement la Russie. » Et d’ajouter «Nous ne mettons de pistolet sur la tempe de personne» à ce sujet.

D’une part, le sommet de Washington est donc l’occasion d’annoncer de nouveaux investissements rentables pour l’économie et le prestige américain; et non pour les beaux yeux des africains. Et d’autre part contrer la Chine, la Russie… sans oublier la France. Entre ces puissances, elles ne se font pas de cadeaux et  se comportent comme des bêtes féroces quand il faut parler intérêts à défendre. Il se trouve que les données ne sont plus les mêmes depuis que l’hégémonie des pays occidentaux (Etats unis en tête) est mise à rude épreuve par la Russie, la Chine, l’Inde…

Libérée d’un certain lourd fardeau et forte de ce nouveau contexte géopolitique inédit et favorable, la Centrafrique va voir toutes les cartes se rabattre: reste donc aux autorités du pays d’en tirer ce qui est de meilleur pour la population entière ; car qu’on se le dise : le meilleur partenaire de la Centrafrique est la Centrafrique elle-même.

Etats des lieux sur le terrain Centrafrique où les Américains vont devoir affronter ses trois concurrents directs; lesquels ont déjà une longueur d’avance dans certains domaines

France

Aucun pays de l’Union européenne en dehors de la France n’a une ambassade en Centrafrique ; c’est dire que malgré les relations exécrables qui existent entre Paris et Bangui depuis l’arrivée des russes, les deux pays ont de solides liens historiques et économiques  Les douanes françaises, il y a 3 ans, ont évalué l’exportation de la France vers la RCA à la hauteur de près de 224 milliards. Ce chiffre place la France à la 1ère place de tous les pays fournisseurs de la RCA. Une vingtaine d’entreprises françaises sont aujourd’hui contrôlent l’économie centrafricaine ; elles sont dans différents secteurs structurants tels que les télécommunications (Orange), la logistique et le transport (Bolloré via sa filiale SOCATRAF, Air France, CMA CGM via sa filiale SDV), la grande distribution (Castel via sa filiale MOCAF, Somdiaa), ou encore le secteur pétrolier et énergétique (TOTAL).

Powers (groupe SERIS) est le premier acteur de la sécurité du pays et principal employeur privé de Bangui (2500 employés). Orange est le premier opérateur du secteur des télécommunications. Air France domine l’espace aérien et SOGEA-SATOM dans celui du BTP.  A travers l’Union européenne, la France est l’initiatrice (avec l’Allemagne, les Pays-Bas et la Commission européenne), de la création du premier fonds européen multi-bailleurs pour l’urgence et le développement, le fonds « Bêkou », qui a favorisé  l’adoption et la mise en œuvre de nombreux projets dans les secteurs de la santé, de la sécurité alimentaire, des infrastructures urbaines et de la relance économique et sociale.

Chine

Des sociétés minières chinoises financent le développement et chaque année, des centaines de millions de FCFA versés au trésor public par Tien-Pao et HW Lepo. L’Etat y trouve de quoi payer les salaires des fonctionnaires, construire des écoles, des hôpitaux et lutter tant bien que mal contre le chômage des jeunes.

« En cinq années d’exploitation dans les zones minières centrafricaines, Tien-Pao aurait versé à l’Etat environ 125 millions de FCFA », selon Hortence Seneboye, chef service de gestion des contentieux des entreprises au ministère des finances et du budget. Dans cette localité de la préfecture de la Nana-Mambéré et au village Gaga quelques jeunes employés par l’entreprise ne jurent que par les Chinois car beaucoup ont pu réaliser leur rêve de bien-être.

Russie

Le grand amour de la population centrafricaine vis-à-vis de la présence sereine des militaires russes est un facteur important. Grâce à eux on ne parle plus de rébellions fortement armées susceptible de marcher facilement sur Bangui comme au paravent. Fort de ce remarquable travail sécuritaire rassurant et favorisant la paix donc l’investissement, la toute puissante société anonyme russe « Gazprom », spécialisée dans l’extraction, le traitement et le transport de gaz naturel est déjà en route pour la Centrafrique pour son sous-sol riche. Ces Russes ont vite compris qu’on aime bien lever le coude dans ce pays d’où la pénétration facile de leur célèbre vodka sur le marché de boissons en RCA…

 

Publié le 21 décembre 2022

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *