64 ans après le 1er décembre 1958 « Qu’avons-nous fait de la Vision de Boganda (Nourrir, éduquer… »
Publié le 25 novembre 2022
Le pays s’apprête à célébrer la fête de la proclamation de l’indépendance ; le 1er décembre 1958, Barthélémy Boganda (en compagnie de ses lieutenants) informait solennellement le peuple centrafricain et toute la communauté internationale de sa démarche pour l’affranchissement du pays du joug colonial. L’indépendance du pays était alors en vue, concrétisée deux années plus tard; malheureusement le fondateur du pays et l’un des grands précurseurs du panafricanisme trouva une mort tragique dans un accident d’avion, comme nous enseigne l’histoire écrite par les autres. Notre rédaction est allée à la rencontre d’un homme de culture, directeur du musée national qui porte le nom de ce grand homme dont l’aura va au-delàs de nos frontières. Abel Kotton nous a reçus dans son bureau pour donner son point de vue sur le fonctionnement du musée dont il a la charge depuis 2017 et donner aussi sa vision sur l’état du pays…
C’est quoi un musée, que signifie-t-il pour un pays ?
un musée est un institut permanent sans but lucratif, ouvert au public pour des recherches concernant les témoins matériels et de son environnement, car on y trouve des objets rares et précieux au service de la société et de son développement. Ces objets sont exposés à des fins d’étude, d’éducation et de la délectation. On peut aussi dire qu’un musée est un lieu de convergence culturelle.
Que peut-on trouver au musée national ?
Notez d’abord qu’il y a plusieurs types de musées : le musée sportif, le musée aquatique, le musée dit de l’armée…le musée national Barthélemy Boganda est de type ethnographique car il regroupe des particularités de toutes les différentes ethnies du pays. National, ce musée est composé de plusieurs compartiments: l’Entrée, consacrée à la mémoire du président Boganda; la salle des Rythmes (musiques, danses, littérature orale, salle du passé : rites et coutume), la salle du Travail (techniques); la salle de la Femme (activités domestiques, parures, bijoux, meubles) et la salle de l’Enfant (jouets, maquettes et modèles réduits). Le musée compte près de 3.000 articles disponibles ; il y a un crocodile de six mètres; c’est un crocodile qui semait la terreur sur la rivière Oubangui; à l’époque, les gens avaient de la peine à traverser ce cours d’eau pour se rendre à Zongo, l’autre côté de la rive parce qu’il renversait toutes les pirogues. Arrivé à un moment, les pêcheurs se sont mobilisés pour le tuer ; ce n’est qu’après, en 1975, qu’on l’a mis dans ce musée; cette pièce est parmi les précieuses de l’exposition.
Quand remonte l’idée de mettre sur pied ce musée ?
Le musée national Barthélemy-Boganda est installé depuis 1964. Consacré aux arts et traditions populaires, il fut l’un des premiers d’Afrique à présenter les témoins de la culture des peuples de Centrafrique.
Pourquoi a-t-on dénommé le musée national du nom de B. Boganda, est-ce pour le symbole que représente le grand homme qu’il fût ?
D’abord dès sa création, le musée était déjà logé dans l’ancienne résidence de l’ancien président. Ensuite en 1966, lors de l’un de ses discours, Bokassa avait cru bon de rappeler que ce musée va s’appeler musée national B. Boganda
Quelle catégorie de visiteurs recevez-vous ?
En plus des touristes étrangers qui y viennent de temps en temps, le musée reçoit toutes les couches sociales confondues: des étudiants aux chercheurs en passant par le centrafricain lambda. Des militaires, des anciens combattants, des élèves, des scouts, etc.
Les difficultés de fonctionnement ne manquent certainement pas, quelles sont les plus récurrentes ?
Le musée est resté fermé temporairement en 2014 et avait subi divers saccages lors des événements douloureux de cette période de guerre civile ; il a été réaménagé et est de nouveau ouvert au public malgré la disparition de certaines des œuvres d’art durant la guerre civile de 2013. Les difficultés proprement dit sont d’ordre financière, matérielle et humaine ; il nous manque de personnel qualifié ; vous savez la gestion d’un musée nécessite d’une certaine formation et des connaissances particulières, ce qui n’est pas évident en ce moment dans la mesure où bon nombre de mes collègues bien formés sont déjà à la retraite.
Comment faites-vous pour rendre votre travail moins difficile ; recevez-vous du soutien si oui de quelle nature ?
Je suis membre d’une association des amis du musée. Je profite de l’occasion pour remercier sincèrement les autres amis de cette association à l’instar l’Alliance française qui nous appuie d’une manière ou une autre, Bolloré Logistiques pour les deux ordinateurs qu’ils nous ont offerts, etc.
Le pays s’apprête à célébrer la proclamation de l’indépendance (1er décembre) par Boganda, parlez-nous de ce grand homme pour éclairer la nouvelle génération.
Père de la nation, c’est lui qui fût à la tête de la lutte pour l’indépendance, mais il trouva la mort très tôt. Ce grand monsieur devrait être un modèle pour nous, beaucoup parmi nous ignore vraiment sa vision qui reste toujours d’actualité, plus de 60 années après. Premier bachelier Oubanguien qu’il fût, ses idéaux sont pour moi une ancienne natte qu’on devrait y s’assoir pour construire des nouvelles autres. Mais hélas !
Plus de 60 ans après sa disparition tragique, sa pensée fondamentale (les 5 verbes) est toujours d’actualité, mais nous l’avons lamentablement négligée si on prend un seul exemple : l’éducation qui est un échec total, qu’en pensez-vous ?
Nous avons un problème de conscience collective dans ce pays. Il semblerait que tout le monde fuit ses responsabilités ; au sein de nos familles, les enfants n’ont plus de direction morale, car nous les parents, sommes toujours absents ou laxistes. Le système éducatif est en faillite, des enseignants sans niveau sont recrutés ; le phénomène de vente des notes prospère avec la participation ou la complicité de certains parents; et à l’arrivée nous avons un taux d’analphabétisme frisant les 75%. C’est un danger pour l’avenir du pays.
Beaucoup pense que pour sauver le pays, on doit arrêter avec cette habitude de main tendue vers l’extérieur en revenant urgemment aux fondamentaux proposés par Boganda, c’est-à-dire : éduquer avec nos valeurs humanistes et ancestrales, nourrir en appliquant une politique agricole conséquente, etc. comment partagez-vous cette idée ?
Nous avons hérité d’une très mauvaise culture ; dans l’imagerie populaire, on est quelqu’un lorsqu’on est en costume et cravate et assis dans un bureau. Il est urgent; de casser cette mentalité, revoir le système éducatif et aussi notre habitude culinaire qui est très pauvre. Voilà le point de départ de notre échec quant à la pensée fondamentale de Boganda. Ajouté à cela la paresse chronique qui nous caractérise. Mettons-nous au travail de la terre et ce pays béni de Dieu nourrirait tous ses enfants et ceux de l’étranger. Avez-vous vu comme moi la ferveur du monde agricole et de la Femme rurale présidée par le Chef de le l’Etat à Bouar la semaine dernière? Ces moments fastes devraient-nous interpeller
Propos recueillis par Gilbert Mbakop
repères :
Abel KOTTON
Directeur du musée National Barthélémy. Boganda
1990: sortie de l’École nationale des Arts avec un diplôme de muséographe
2004: intégration dans la fonction publique
2006 : entrée à l’Enam
2007: Directeur du Centre de référence de tradition orale pygmée /AKA
2017 à ce jour : Directeur du musée national B. Boganda