Réunies dans une salle par la CPI, des victimes des Séleka et des anti-balaka croient en la justice

Publié le 29 août 2023
Eglise Notre Dame de Fatima dans le 3è arrondissement de la ville de Bangui ce mardi, 22 août à 07h 18. Des policiers en arme sont postés à l’entrée et dans la grande cour. De nombreuses affiches bleu blanc portant une balance et vantant les vertus de la justice meublent les lieux ; le bruit d’un générateur d’énergie se fait entendre, le tout rappelant qu’un évènement s’y déroule. Un écran géant projette des images sur l’histoire et le fonctionnement de la Cour pénale internationale (CPI), le public clairsemé déjà présent est constitué en majorité de femmes portant de foulard religieux. Pour faire le plein de la salle Saint Augustin de cette Paroisse, il faut bien évidemment un évènement important ; et la retransmission en direct de l’audience de confirmation des charges contre Maxime Jeoffroy Eli Mokom Gawaka, l’un des acteurs clé de la violence criminelle qu’a connue la Centrafrique depuis 2003 en est un. Le Bureau de la Cour pénale internationale/RCA a mis les petits plats dans les grands.
Pendant trois jours (du 22 au 24), des chefs religieux et quartiers, des invités parmi lesquelles des victimes des différentes crises en Centrafrique saisissent l’opportunité pour suivre en direct le face-à-face entre celui-là qui est considéré comme l’un de leurs bourreaux et les juges de la CPI à La Haye. « Le 07 mars 2014 vers 11 heures, les anti-balaka ont enlevé mon fils dans un taxi au niveau du carrefour Marabéna, depuis lors je n’ai plus de ses nouvelles » lance, le regard froissé, un vieillard à la barbe blanche, dans un long boubou kaki. Avant la retransmission de l’audience, Mme Evodie Ndemadé, ambassadrice de la Justice de la CPI (elle-même victime) s’entretient avec l’assistance afin de partager son expérience sur le comment surmonter le viol et la violence sexuelle et l’attente sereine de la justice.
Les interventions de Maxime Mokom (premier jour) et de son avocat sont restées en travers la gorge pour bon nombre, à partir du moment où l’ancien Coordonnateur national des opérations anti-balaka ne se reconnait pas dans tous les griefs qu’on lui fait ; de quoi liguer tout le public contre lui. « Je n’avais pas de problème de logement, aujourd’hui je suis à cinq sommations de la part de mon bailleur ; lequel me demande de libérer sa maison car je n’arrive pas à payer le loyer depuis un an » lance Abdoulaye, une victime qui n’a qu’un seul mot d’ordre dans la bouche : justice-réparation pour la « destruction » de ses biens immobiliers au quartier Malimaka.
Cette victime voit rouge quand l’avocat de la défense, Maître Philippe Larochelle vient jeter l’émoi et le trouble dans le public par son style gestuel très offensif et des questions chocs qui sont restées sans réponses à ce jour ; « Où sont les traces de transactions financières au profit de mon client, Mokom, entre autres ? » Cette interrogation est un bon point et c’est à l’avantage de maxime Mokom, explique Simplice B. un juriste, membre de l’ACAT/RCA très intéressé par des affaires en cours à la CPI et impliquant ses compatriotes « j’ai hâte, s’empresse-t-il à ajouter, de connaitre la nature des éléments écrits que toutes les parties sont appelées à verser dans le dossier (jusqu’au 14 septembre) et les différentes réponses des uns et des autres (au plus tard le 26 du même mois) »
VICTIME
» Le terme victime s’entend de toute personne physique qui a subi un préjudice du fait de la commission d’un crime relevant de la compétence de la Cour. Peut aussi s’entendre de toute organisation ou institution dont un bien consacré à la religion, à l’enseignement, aux arts, aux sciences ou à la charité, un monument historique, un hôpital ou quelque autre lieu ou objet à des fins humanitaires a subi un dommage. »
Définition du Statut de Rome
Le traitement « princier » que bénéficie Maxime Mokom choque l’assistance
AU plus fort moment de la crise en RCA qui vaut poursuites judiciaires aujourd’hui, Maxime Mokom, ancien chef des anti-balaka et ses hommes auraient semé la terreur dans les localités de Bossangoa, Bangui et ses environs. A la tête de ce redoutable groupe rebelle, Il est accusé d’avoir attaqué des populations, détruit des mosquées, pillé des biens privés et déporté de force des personnes particulièrement de confession musulmane.
Depuis son incarcération, l’attente au sein de la population est grande ; d’autant plus que victimes et bourreaux se côtoient dangereusement dans les cités et villages. Les différentes apparitions passagères à l’écran de Mokom sont l’occasion pour l’assistance, médusée, de constater qu’à la CPI l’accusé bénéficie de tous les droits et d’un traitement princier. Il est détenu au quartier pénitentiaire de la Cour à Scheveningen (La Haye) où le luxe des installations fait penser à un hôtel 4 étoiles. Au regard de son histoire exclusivement passée dans l’inconfort matériel, Mokom ne regretterait pas son séjour à La Haye, quoique privé de liberté. Aucun rapport entre ses aniciennes images montrant un homme aux allures de paysan dans un logement quelconque dans sa fonction de ministre et sa nouvelle vie dans des installations modernes; traité avec le strict respect des normes internationales en matière de droits de l’homme. En sécurité, le présumé bourreau des musulmans (plus particulièrement) a droit à toutes les caprices: Télé câblée, journaux, repas de son choix (y compris son plat traditionnel centrafricain préféré : le Ngozo) voire même le contrôle médical régulier de qualité « un très mauvais message lancé à tous les candidats tentés par des aventures funestes » craint Souleymane, l’imam de la mosquée de Tawakaltou. Crainte justifiée car les conditions de vie dans des prisons centrafricaines sont déplorables.
En trois jours d’audience Maxime Mokom, à travers son apparence bien soignée, a encore mis des victimes dans le désagrément moral par son embonpoint, sa bonne mine et surtout ses différentes tenues vestimentaires impeccables: très beau gandoura blanc le 1er jour, joli ensemble bamba bleu le 2ème et un excellent costume bleu-ciel le 3ème jour; ce qui ferait bien de complexés chez ses anciens collègues ministres de la république.
Rappel
Maxime Mokom, ayant fait l’objet d’un mandat d’arrêt (10 décembre 2018) et remis à la Cour par le Tchad où il s’était caché (14 mars 2022) comparait devant la Chambre préliminaire selon l’article 61 (Statut de Rome) de la procédure de confirmation des charges. La Chambre préliminaire ne tient pas compte des charges et des éléments de preuve présentés après l’expiration du délai, extension éventuelles comprises.
Ce à quoi s’attendent le bourreau et les victimes dans deux mois
La Chambre préliminaire rendra sa décision écrite dans les 60 jours suivant la clôture de la phase de confirmation. Elle peut :
▪ confirmer les charges pour lesquelles elle a conclu qu’il y avait des preuves suffisantes, et renvoyer le suspect devant une chambre de première instance pour y être jugé ;
▪ ne pas confirmer les charges pour lesquelles elle a conclu qu’il n’y avait pas de preuves suffisantes et, si toutes les charges ne sont pas confirmées, mettre un terme à la procédure engagée contre M. Mokom ;
▪ ajourner l’audience et demander au Procureur d’apporter des éléments de preuve supplémentaires, de procéder à de nouvelles enquêtes ou de modifier toute charge pour laquelle les éléments de preuve produits semblent établir qu’un crime autre que celui reproché a été commis.
La Défense (Me Philippe Larochelle) et l’Accusation n’ont pas automatiquement le droit de faire appel de cette décision, mais elles peuvent demander à la Chambre préliminaire l’autorisation de le faire. Mais l’avocat de Mokom conteste déjà les charges et serait prêt à répondre aux éléments de preuve par l’Accusation. Des victimes sont dans tous leurs états.
parole de victimes
« J’ai perdu une maison de plus de 60 millions… » Mamadou Moussa Alfa
« Je tire mon chapeau à la CPI pour cette initiative. Voir des gens qui ont fait tant de mal dans ce pays répondre de leurs actes est déjà un début de pardon. J’ai perdu beaucoup de parents ici à Bangui, Yaloké, Bouar. Mon frère Amadou Hamayadji est toujours refugié au Cameroun depuis maintenant dix ans. A Bouar, sa maison où était logée sa boutique qui n’existe plus est occupée par des inconnus qui lui promettent la mort s’il rentre. Nouveau choc: voilà où le pardon devient difficile quand des bourreaux se croient intouchables »
SALLE GARBA, 3ème Imam, mosquée Lakouanga

Evodie F. NDEMADÉ
victime et Ambassadrice de la Justice à la CPI
« Justice égale paix
« Justice égale réparation
« Justice égale réconciliation
« Justice égale cohésion sociale »
Depuis son retour d’un voyage à La Haye où elle y était, invitée par la CPI en janvier de cette année , elle sillonne les différentes associations de victimes pour partager avec leurs membres respectifs son expérience désagréable quant aux chocs psychologiques dues à l’agression physique et /ou sexuelle
Bertin BOTTO

« Le 05 décembre 2013, ça commencé par l’humiliation physique et morale des gens que je n’avais jamais vu, lesquels sont sortis je ne sais où ; puis j’ai vu ma maison et mon atelier de soudure pillés ce jour et partis en fumée le lendemain ; tout comme celle de ma mère. »
Particularités: désormais militant engagé pour la justice; président de l’Association d’Entraide aux victimes des Evènements (AEVI) ; et secrétaire général du Collectif National des Associations des Victimes de Centrafrique (CNAV-CA),
Jean Michel Ndowoutou
Secrétaire à la paroisse Notre Dame de Fatima

Le 1er mai 2018 est un jour triste pour toute la communauté catholique de Centrafrique en générale et de la paroisse Notre Dame de Fatima en particulier car l’Abbé Albert Tunjumalé trouva une mort brutale et horrible dans son bureau, ici même, assassiné par des individus sans cœur que recherchent en ce moment la CPI et la CPS.
« Je suis content que des centrafricains de différentes confessions religieuses se retrouvent à cet endroit où se déroule la projection de la retransmission de l’audience de confirmation des charmes contre Mokom, présenté comme l’un des bourreaux du peuple.
« Nous sommes en quête de la vérité et la justice pour que ce pays et les populations vivent en paix »
Ibrahim (nom d’emprunt), la soixantaine
Pertes: 4 maisons réduites en cendre par des anti-balaka selon lui
Lieu : quartier Yangato/Bangui
Date : 16 février 2014
« Quand je vois des semeurs de violence en RCA répondre enfin de leurs actes devant la justice, bien que cela ne remplace en rien mes biens immobiliers pillés, saccagés et détruits, je me console en espérant que mes nombreux enfants verront un jour les fruits de la réparation »
Autres particularités : il s’occupe des nombreux enfants de son cadet assassiné dans sa boutique en décembre 2013 au marché combattant
Mamadou Moussa Alfa, 75 ans, 02 femmes, 12 enfants et une trentaine petits-fils
Pertes : une villa de près de 60 millions
Lieu : quartier Bimbo- plateaux/Bangui
Date : 05 décembre 2013
« Imaginez le calvaire de quelqu’un qui était tranquille avec sa famille nombreuse dans une villa de plusieurs dizaines de millions, aujourd’hui en train de squatter dans une case délabrée sans eau potable, sans électricité et menacé déjà à cinq reprise d’être expulsé pour faute d’impayés de loyer depuis 1 an et demi. Je suis irrité de voir des assassins comme ce Mokom être bien traité. Voyez comment il fièrement affiche une très bonne mine et buvant même de l’eau minérale alors que ses victimes comme moi doit par moment consommer l’eau du puits.»
Autres particularités : hier propriétaire aussi d’un camion semi-remorque, aujourd’hui marchant avec des sandalettes de 5OO F, totalement usées
Mme Chantal (prénom d’emprunt), la quarantaine
Perte : sa dignité, car violée sur le lit conjugal par des hommes armés et devant son fils de 8 ans.
Lieu : quartier Combattant/Bangui
Date : 15 décembre 2013
« Violée sur le lit conjugal et mon mari abattu froidement quelque temps après ; je regrette qu’il ne soit pas là pour constater comment des bourreaux sont traqués par la justice internationale. Mokom a les mains tachetées de sang d’innocents centrafricains. J’attends le jour de la condamnation de ce criminel (même si ce n’est pas lui le voleur de ma dignité). Il faut qu’il paye lourdement de ses actes pour servir de leçon à tous. »
Autres particularités : Violée et menacée de mort, son seul crime : être la femme d’un centrafricain de l’ethnie Ngoula (en majorité musulman)
Kradégue Adamou, 60 ans, 1 femme, 6 enfants et plusieurs petits-fils
Pertes : une maison de 3 chambres et un fils de 25 ans en partance pour l’aéroport, kidnappé dans un taxi au niveau de Marabéna et conduit vers Boy- Rabé, depuis lors plus de ses nouvelles.
Lieu : quartier Sara-blaqué/Bangui
Date : mars 2014
« Je n’oublierai jamais ce jour (07 décembre 2013) où j’ai fui la maison avec pour seul bien le vêtement que j’avais sur moi. L’avenir ne peut s’écrire qu’avec la dictature de la justice équitable.
Nous sommes allés très loin dans la bestialité dans ce pays. Il faudrait qu’on m’explique comment certains de mes camarades d’enfance se sont, du jour au lendemain, transformés en meurtriers devant leurs voisins de confession autre que la leur… »
Autres particularités : grande reconnaissance envers ses voisins, lesquels avaient bien eu la remarquable idée de mentir aux pilleurs anti-balaka qui, après avoir réduit sa première maison en caillasse en 2014, s’apprêtaient à détruire la deuxième. Ses voisins avaient bien détourné ces casseurs en leur disant que sa deuxième maison qu’il a regagnée en 2017 était déjà vendue (un bon mensonge qui l’a sauvé par la suite) ; sinon il serait aujourd’hui dans la rue.
Mme Abakar née Zara, 63 ans et s’occupant seule d’une grande famille de nombreuses (fils, petits-fils, neveux, etc.)
Pertes : une maison de plusieurs chambres.
Lieu : quartier Malimaka/Bangui
Date : 06 février 2014
« La Centrafrique est la propriété de tous les centrafricains, chrétiens, musulmans ou animistes. Cette violence aveugle et inouïe qui s’est passée depuis 2013 (plus particulièrement entre 2013 et 2014) dépasse l’entendement humain. Je serais tranquille quand toutes les institutions judiciaires nationales ou internationales vont arrêter, juger et condamner avec rigueur tous ces fauteurs de troubles qui se cachent dans ce pays. »
Autres particularités : veuve depuis 2001, a assisté à l’assassinat de, Mahamat Zen, au marché Km5 ; il était un de ses parents venu fraichement de Ndélé.
Mme Jessika (prénom d’emprunt)
Perte : sa dignité, car violée sur l’axe Bouca/Bogangolo par des séléka.
Date : en 2013
« Je note la belle prestation de l’avocat de Mokom qui, par son éloquence a brillé et nous a ébloui ; contrairement à nos représentants légaux dans cette audience. Les 733 victimes dont j’en fais partie, ont la crainte quant à la suite de cette affaire car cette paix que nous souhaitons de vive voix ne serait être effective qu’avec une justice véritable. »
Autres particularités : cadre à l’ONG ANAF (association nationale d’appui aux femmes en détresse)