Comment et pourquoi la France est en train de payer au prix fort ses turpitudes en Centrafrique ( Acte 2)

Publié le 12 décembre 2022

Comment et pourquoi la France est en train de payer au prix fort ses turpitudes en Centrafrique ( Acte 2)

il n’a pas si longtemps, les relations entre la France et la Centrafrique étaient marquées par un paternalisme pour le moins envahissant. Rien de bon ne pouvait se faire à Bangui sans l’accord de Paris; les autorités centrafricaines, aux yeux de certains avertis, n’étaient alors que des fantoches aux ordres de leurs maîtres parisiens. On se rappelle bien d’un certain colonel Mansion qui, se voyant en territoire conquis, pouvait réprimander en public n’importe quelle haute personnalité centrafricaine; et cette dernière n’avait d’autre choix qu’exécuter l’ordre du « Boss ». Que dire alors de cette épisode où on était choqué d’entendre que Bokassa expédiait (malgré lui ?) de petits paquets de diamant à son ami Giscard d’Estaing ? Même le résumé des Conseils de ministres atterrissaient immédiatement sur la table du ministère français des Affaires étrangères, affirme mordicus un ancien ministre. Les régimes de Kolingba et Patassé ont bien souffert des ingérences de cet officier supérieur visiblement en mission commandée.

D’un extrême à l’autre

Entre temps beaucoup d’eau a coulé sous le pont car une nouvelle génération de Centrafricains cultivés et éveillés a vu le jour et se dresse désormais sans complexe devant certaines pratiques de la « mère patrie ». La France semble l’ignorer car comment comprendre qu’en moins d’une décennie, nous sommes partis d’un extrême à l’autre ? Hier des autorités centrafricaines de passage en France n’avaient aucun souci protocolaire majeur, aujourd’hui le traitement réservé à ces dernières n’est pas différent de celui appliqué aux trafiquants de stupéfiant. A Bangui, un ministre peut désormais envoyer une autorité française un peu zélée et irrévérencieuse se balader. Du jamais vu et entendu: Impossible il y a seulement dix ans; le temps a bel et bien changé.

Le sentiment anti-français au galop

Le sentiment anti-français est bien là et a même rapidement pris du volume. Lisez la lettre/plainte n° 2021 029316 du 22 juin 2021 adressée au procureur de la République; l’ambassade de France manifestait sa « crainte » morbide quant à la « menace susceptible d’entrainer des voies de fait ou violences à l’encontre des personnes travaillant sur le site de l’ambassade de France » C’était en réaction à l’une des sorties fougueuses du très courageux activiste Didactien Kossimatchi. L’actuel  ambassadeur Jean Marc Grosgurin était déjà en poste.

Si ce n’est pas un cuisant revers de sa diplomatie (qui n’est pas sans conséquence bien évidemment), les autorités françaises doivent nous expliquer comment elles en sont arrivées là, lorsqu’on sait que des Centrafricains, jusqu’à une époque récente, considéraient obstinément la France comme référence absolue; Paris était une sorte de Mecque que tout bon centrafricain qui se « respecte » doit y faire au moins un tour pendant qu’il vit et se prendre en photos aux pieds de la Tour Eiffel. Le regard de bon nombre est désormais tourné ailleurs: Pékin, Kigali, Moscou, etc. seraient pour eux les destinations de remplacement, la France, c’est maintenant à la télé et réseaux sociaux… déjà que le visa devient de plus en plus un serpent de mer. Huit dossiers de visa sur dix n’ont pas de suite favorable malgré le remplissage de toutes les conditions, témoigne un ancien demandeur « amer » et se sentant « abusé ».

Qui se sent morveux se mouche…

Pourquoi cet empressement des autorités françaises à crier quelques minutes après sa non implication dans l’agression de nos militaires par un avion de guerre à Bossangoa dans la nuit du 28 novembre ? La sécurité pour la sécurité ne doit pas fouler aux pieds la dignité des usagers de l’ambassade de France: son site est transformé en une sorte de forteresse imprenable habitée par la paranoïa. Même des retraités sans force en quête de leur pension vieillesse sont considérés comme potentiellement « hostiles »; il faut éloigner le plus loin possible de la façade tout le monde, sans exception. Pour un simple dépôt d’un pli non fermé (un journal par exemple), l’entrée vous est strictement interdite et la procédure peut vous faire attendre jusqu’à une heure sur la pluie ou le soleil, debout et à une bonne distance, loin du portail. Et le spectacle qu’offrent les vigiles alors ? Pathétique : pièce d’identité à présenter, un cahier dans lequel vous devez poser votre signature devant votre nom, etc. Le tout avec un «attendez-là-bas (vingtaine de mètres du portail)» vous balance le vigile sur un ton quelconque. Même ces agents de sécurité privée (dont leur employeur est français) ayant certainement reçu l’ordre d’agir comme des automates contribuent (sans le savoir) à entretenir le (déjà fort) sentiment d’exaspération contre la France. Soit dit en comparaison: à l’ambassade des USA, le dépôt du même courrier ouvert (journal) vous prend maximum deux minutes, le sourire du réceptionniste en plus.

Il se trouve que ce dédain pour les usagers s’est transporté au plus haut niveau, ce qui a fait bondir d’indignation Sylvie Baïpo-Temon, la cheffe de la diplomatie centrafricaine qui note « des attitudes irrespectueuses aux invitations du chef de l’État », ou encore « la désinformation et la délation comme plats de résistance de la part de Jean-Marc Grosgurin, l’ambassadeur de France en RCA.» Le bilan de ce diplomate français n’est pas du tout gai, loin de là: en plus du sentiment anti-français qui gagne du terrain, c’est bien lui qui a :

– organisé le rapatriement aux forceps des derniers VAB (Véhicule de l’avant blindé) de la Mission logistique (Mislog), chargée d’assurer (sic) le soutien aux forces de l’Union européenne et aux militaires français insérés au sein de la force onusienne (Minusca);

– reçu (et déchargé) la lettre de notification du retrait du titre de doyen des diplomates, traditionnellement accordé aux ambassadeurs français,  quel que soit le temps passé sur le territoire centrafr.icain. Le Quai-d’Orsay peut toujours proclamer que cet « accord de coopération», datant depuis le 13 août 1960 (resic) n’était plus « actif », il n’en demeure pas moins vrai que ce n’était qu’un diktat abaissant; d’autant plus qu’aucun diplomate Centrafricain n’a jamais osé  demander à jouir lui aussi de ce « privilège. »

Monsieur Grosgurin qu’on présente comme un diplomate à l’ancienne et réservé mais bon blagueur est contraint de suivre à la lettre les consignes de ses patrons; en gérant à sa façon les turpitudes de son pays dans l’une de ses « arrière-cours ». Il quittera Bangui nanti d’une bonne dose d’expérience. Tant mieux pour  lui-même si c’est une expérience amer.

Il a eu aussi le malheur de prendre son poste à un mauvais moment: les Russes sont venus sur invitation du gouvernement centrafricain, avec le consentement de Paris, relate une source. Ces Russes (en compagnie des Rwandais) abattent un travail sécuritaire formidable et gagnent de plus en plus en sympathie au sein de la population. Leur présence aux côtés des Forces de défense (FACA) donnent à ces dernières des ailes victorieuses et spectaculaires. Aujourd’hui on ne parle plus de groupes armés bien organisés et capables de descendre sur Bangui. Désormais défaites nettement sur (presque  tout le territoire national, ces bandes armées se sont muées en groupes de grands bandits affamés ne survivant que grâce aux butins volés aux villageois. Leurs parrains réfugiés hors du pays et montrant profil bas les ont lâchés.

En dehors des intérêts français, Sangaris que certains n’hésitaient pas à évoquer ouvertement son « double-jeu » était incapable de sécuriser seulement Bangui, n’en déplaise à Charles Malinas, ancien ambassadeur de France en Centrafrique. Devant le tribunal de l’histoire de nombreuses affaires louches de ce pays, la France sera chaque fois interpellée et aura en face d’elle tous les anciens présidents de la République donc  un certain Bozizé, putschiste endurci (…); chassé du pouvoir après que ses partisans eussent brûlé le drapeau de la France, accusée de connivence avec les séléka, de sinistre mémoire. Cette France (des réseaux mafieux faut-il faire la part des choses) aura de la peine à prouver son innocence dans les affreux évènements de 2013-2015 (entre autres) où la destruction systématique des biens à autrui était ciblée et les tueries en nombre. Qui ignore que depuis l’indépendance, la Centrafrique a toujours vécu au rythme des coups d’états et rébellions; et à chaque fois (ou presque) l’ombre de la France étant toujours à côté.  (A suivre)

Ps : dans la prochaine parution nous allons analyser la capacité, évoquer les atouts  et les manœuvres de Paris pour retrouver sa place dans le cœur des centrafricains. Ce qui n’est pas mauvais en soi, bien au contraire: le peuple centrafricain et le peuple français ont de solides liens d’amitié et en partage la langue française. Nous allons aussi donner notre point de vue sous l’angle des conséquences de la crise Ukrainienne et ses retombées en Centrafrique, pour ne prendre que ce cas.

Par Gilbert G. Mbakop

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